Une « Europe ouverte mais non pas offerte » voulait Jacques Delors. « Une Europe qui protège et non qui inquiète » propose aujourd’hui Nicolas Sarkozy. Les Européens approuvent et s’inquiètent : est-ce possible ?
Dans le proche avenir, les géants asiatiques poursuivront leurs poussées en puissances de productions et leurs accumulations de fonds souverains. Ils rejoindront l’Occident dans leur capacité de maîtriser les technologies les plus avancées au moment même où le poids démographique de l’Europe (de l’Atlantique à l’Oural) décroîtra dans la proportion de 25 % en 1950 à moins de 7 % de la population mondiale vers 2050.
Cet effacement sera aggravé par la pression qu’exerce d’ores et déjà une part minoritaire mais active de l’opinion publique européenne pour refuser les risques techniques, repousser le recours au nucléaire civil, s’opposer à l’expérimentation des OGM en agriculture, limiter la liberté de recherche en biologie, se montrer réservée sur l’effort à conduire dans le domaine prometteur des nanotechnologies.
Simultanément, certains experts, parmi les plus prestigieux, oubliant apparemment que les avenirs de l’emploi et de la puissance politique vont être arbitrés par la compétitivité et la puissance financière des industries et des services, annoncent la fin de l’Union européenne, tout ennemi identifié ayant disparu à la suite de l’implosion de l’Union soviétique.
D’autres observateurs attribuent à la mondialisation-globalisation de l’économie la responsabilité des désordres financiers actuels et croient que l’on pourrait revenir en arrière. Ils semblent ignorer que la mondialisation n’a été voulue par personne mais qu’elle est le fruit inévitable des progrès prodigieux enregistrés au cours du XXe siècle en technologie des transports des personnes et des biens, et en celles des télécommunications et du traitement de l’information.
Il faut sortir de cette accumulation d’erreurs et de renoncements dont les effets seraient suicidaires pour l’Europe.
Jamais les Européens n’ont eu autant besoin d’être unis pour éviter le déclin.
Dans une économie mondialisée, l’échelle des productions impose sa loi. Les prix de revient des biens et des services et les capacités d’innovation sont conditionnés par l’étendue du marché domestique à partir duquel sont conquises les parts du marché mondial. Pour que puisse être abaissé le prix de vente offert aux clients, il est nécessaire de fabriquer une grande masse de produits de manière à étaler sur un grand nombre de ventes l’amortissement des coûts initiaux d’un produit nouveau. Plus que jamais le coût de revient unitaire est une fonction décroissante des quantités. Une entreprise industrielle et commerciale ne peut connaître d’avenir stable que si elle s’impose sur une part notable du marché. Cette loi économique explique et justifie les efforts effectués par les concurrents pour conquérir les uns sur les autres leur part maximale de marché. Cette loi se traduit dans la pratique parce que B. Esambert désigna, au cours des années 70, sous le terme de « guerre économique ».
Cet effort pour la conquête des parts de marché est indépendant du type d’économie « libérale » ou « administrée ». En économie libérale, l’arbitrage se fait par les succès remportés auprès de la clientèle. En économie administrée, les parts sont décidées par le pouvoir ; les plus forts politiquement imposent leur spécialisation aux plus faibles. La répartition du travail au sein de la grande Union soviétique comme au sein de la petite Yougoslavie en fut une remarquable démonstration. Quelle que soit la formule d’économie finalement adoptée, l’Europe n’échappera pas à cette compétition sans pitié pour gagner des parts de marché. C’est dans ce contexte qu’il faut chercher à mettre en œuvre « ce qui protège et non ce qui inquiète ».
Humaniser la mondialisation
Il n’est pas nécessaire de commenter les messages contenus dans le tableau précédent. La conclusion est évidente : l’heure est venue d’humaniser les règles d’échanges internationaux des biens, des services, des capitaux et des informations. La difficulté sera de la faire sans altérer à l’excès la liberté des différents acteurs. L’Europe, rassemblée, doit être l’un des animateurs particuliers de cette évolution. En l’absence d’entente entre les principaux partenaires, les désordres se développeront par vagues successives et il n’y aura pas « d’Europe qui protège et non qui inquiète ». Car l’Union européenne ne dispose pas des pouvoirs de vivre en autarcie ou d’imposer une solution planétaire. Quant à ses Etats membres, pris isolément, fussent-ils choisis par les plus puissants, ils sont très en dessous du seuil qui pourrait leur donner un pouvoir d’influence.
Un usage régulier de chacune des armes identifiées au tableau I devrait donc faire l’objet d’accords internationaux. Certaines de ces armes vont se neutraliser d’elles-mêmes avec le temps. En particulier les salaires ouvriers pratiqués par les pays émergents vont s’élever au prorata de leur succès économique mais il restera, pour une Europe qui ne formerait pas une entité politique et socio-économique unie, le handicap décisif des effets d’échelle lesquels favoriseront, à coup sûr, les géants asiatiques et les États-Unis d’Amérique et, plus tard, éventuellement, le Brésil et la Russie.
Préparer l’Union européenne à la négociation de nouvelles règles du jeu.
La liberté de choix offerte aux Européens est étroite. Incapable de vivre en autarcie dans le cocon étanche d’une économie séparée, ils continueront de dépendre de la qualité de leurs échanges de biens et de services avec les autres continents. Ils seraient les premières victimes d’une économie mondiale installée dans ces désordres. Ces conditions la porte à se situer au premier rang des pionniers du nouveau monde. Plusieurs conditions sont requises pour réussir : définir des objectifs et des programmes notamment pour l’établissement d’un « Développement Durable », trouver des alliés pour leur accomplissement, n’apparaître jamais en position de faiblesse, obtenir la confiance de leurs partenaires par l’exclusion de tout esprit hégémonique et par la pratique de solution équilibrées de réciprocité. Toutes ces conditions appellent la renaissance du goût des initiatives et l’acceptation de certains risques dans la confiance que les hommes de demain sauront corriger les erreurs inévitables et les défauts inattendus qui ne manqueront pas d’apparaître.
Rayonnante par la réussite d’une pacification intérieure exemplaire, souhaitée dans un nouveau rôle par de nombreux peuples comme facteur de multipolarité à l’encontre d’une crispation Asie – Amérique du Nord, riche par son héritage culturel et par la qualité de son peuplement, une Europe qui innoverait dans le domaine des nouvelles technologies mais aussi en proposant un nouveau modèle de gouvernance retrouverait et son prestige international et la confiance en elle-même, conditions et sources du développement d’une espérance sociale que ne pourra jamais nourrir une politique de régression proposée par certains pessimistes.
Un consensus en faveur d’une économie de marché soumise à l’expression de forces du domaine de l’éthique.
Les Européens, notamment les Français doivent sortir du trouble des consciences qui portent nombre d’entre eux a refuser l’économie de marché et la propriété privée des entreprises. À cet effet, il leur faut franchir l’obstacle du conflit décrit par deux constats : l’impossibilité d’éviter la sélection par les marchés, mais aussi la certitude qu’aujourd’hui la main invisible des marchés n’agit ni en faveur d’un « développement durable » ni en celui d’une « heureuse répartition des richesses ». Comment « penser » cet antagonisme ontologique ? Par la considération que nous vivons dans un univers en mouvement permanent d’évolution, caractérisé par l’hyper complexité induite par les interdépendances des boucles de réactions-contreréactions, qui nous privent des instruments de rationalité dont nous aurions besoin. L’homme du XXIe siècle est, en quelque sorte, acculé à faire ce qu’il ne sait pas faire : agir alors que sa capacité d’analyser rationnellement est en défaut… L’évolution est une création continue qui soulève constamment de nouveaux problèmes ; les solutions proposées pour progresser sont toutes marquées par l’incertitude. « L’homme sait ce qu’il fait mais ne sait pas ce que fait ce qu’il fait » (Paul Valéry ». Lorsqu’une décision a été prise pour franchir un obstacle, elle crée généralement des conditions d’environnement nouvelles, qui appellent d’autres décisions. C’est ainsi que les économistes devraient avoir le courage de dire qu’ils sont, devant la santé du système socio-économique dans un état semblable à celui des médecins de Molière devant leurs malades : privés instruments de bonnes décisions.
Ce constat de notre impuissance à dominer la complexité et le mouvement de la socio-économie ne laisse aucune chance ni à l’économie administrée ni à une formule de gouvernement mondial. Nous ne pouvons pas agir sur le corps social autrement que, comme le proposera en 1865 Claude Bernard pour le corps humain, par la « médecine expérimentale ». Nous devons faire appel à des initiatives diversifiées, pratiquer l’essai, l’analyse des erreurs, les corrections par de nouveaux essais, la généralisation des modèles positifs et l’extinction des solutions malheureuses. Seul le passage à un affrontement des concurrences peut déterminer ce qui est le plus favorable aux utilisateurs et éliminer le plus défavorable : le marché est un passage obligé. Seule une économie faisant appel à la liberté de nombreux acteurs peut faire jaillir les solutions les plus compatibles avec les besoins des consommateurs, ce qui justifie le recours aux capitaux privés et au libéralisme. Les expériences en vraie grandeur de l’Union soviétique et de la Chine viennent de démontrer la validité de cette thèse par défauts et par réussites.
Cette option dans la ligne du libéralisme ne signifie nullement l’abandon à la seule force des marchés. Il faut remédier à l’incapacité des marchés de construire un avenir heureux. Le « laisser-faire » est à proscrive. Il devient cependant nécessaire d’injecter dans les marchés des informations de comportements du domaine de l’éthique socio-économique sous la forme d’instruction de régulation contrôlable et assortie de menaces de sanctions convenables en cas de défaut. En première urgence, trouver des parades aux agressions de l’identité des entreprises par les excès de la financiarisation et les captures de contrôle par OPA.
Vaste programme à défaut duquel il n’y aura pas d’Europe protectrice ni de souverainetés nationales efficientes sauf, peut-être, pour quelques rares géants qui feront la loi. On peu noter que deux prix Nobel d’économie, Maurice Allais et J.E. Stiglitz, on déjà proposés des analyses allant dans le même sens.
Exemple de faiblesses critiques : dépendance alimentaire et énergétique ; retard en innovations technologiques ; incapacité à accepter les réformes aux nouvelles conditions socio-économiques.


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