Par André Danzin
L’idée que les phénomènes économiques pourraient être réglés par la rationalité humaine afin de conduire aux meilleurs équilibres sociaux habite encore de nombreux esprits. Elle écarte le retour aux sélections par les marchés comme processus de conduite des échanges commerciaux. La concurrence qui excite la sécrétion de la diversité des produits et des modes de production seraient la source de gaspillages inutiles. C’est pourquoi persiste dans une partie de l’opinion publique la croyance en l’efficacité sociale de l’économie administrée et en sa supériorité sur l’économie de libre entreprise dont la clé de voûte est l’acceptation de la soumission aux sanctions par les marchés. Ce rêve d’un idéal humanisé de la conduite des conditions du travail humain persiste en dépit des échecs expérimentaux dont l’implosion de l’Union soviétique est un exemple emblématique. L’épreuve d’une marche vers un Développement Durable qu’imposent les événements actuels exige un réexamen de cette question. Quel modèle choisir ? Économie administrée ou libérale ?
La solution est dictée par la considération du degré de complexité auquel est parvenue la civilisation postindustrielle. En premier lieu, le constat que le monde n’est pas construit sur des équilibres permanents stables mais qu’il est en mouvement d’Evolution. Le présent se charge du passé ; cette accumulation sans fin de la mémoire change l’environnement global de la société et modifie la perception de l’avenir. Si l’on veut « conduire » la société, il faut prendre en compte cette instabilité fondamentale qui caractérise le mouvement de l’humanité. Mais il y a plus : dans l’hyper-complexité des forces en action dans la société, il est impossible de prévoir toutes les boucles de rétroactions qu’une décision provoque dans l’application de ses prescriptions. Des effets pervers imprévus se manifestent qui appellent des corrections aussi rapides et pertinentes que possible. Il nous faut tenir compte de facteurs de sagesse que Paul Valéry a bien décrit : « l’homme sait ce qu’il fait mais ne sait pas ce que fait ce qu’il fait ». Nous sommes ainsi conduits à une fondamentale humilité. C’est pourquoi, le passage à un Développement Durable - qui nécessite une conversion des mentalités – ne se décrète pas sur le fond et encore moins dans ses modalités. Il nous faut reconnaître la situation d’apprentissage qui caractérise notre état et qui exige des territoires de confrontation ou se déclarent expérimentalement les validités des solutions que nous pouvons proposer. Ces confrontation n’ont pas d’autres lieux que l’existence des marchés où la Société Civile se voit proposée plusieurs initiatives en concurrence.
Contrairement à une déformation vicieuse apparue récemment, ces initiatives ne peuvent parvenir que d’une élite – et nous protestons là contre la tendance à proscrire l’élitisme. Qu’est-ce qu’une élite ? Elle est constituée par le petit nombre de personnes qui portent par leur valeur intrinsèque et leurs expériences trois vertus inséparables dans une société humaine apaisée :
- la compétence dans leurs domaines de spécialité
- le pouvoir de prendre des décisions ou de les influencer fortement
- la conscience d’œuvrer dans le cadre d’un devoir de service civique qui sacrifie leurs intérêts particuliers immédiats ou prochains aux intérêts de la communauté à laquelle ces personnes appartiennent.
Cette élite doit, elle-même, agir dans le cadre d’un état d’esprit, celui du doute, celui d’être consciente d’être elle-même en situation d’apprentissage et de convenir qu’elle doit soumettre son influence ou son pouvoir d’action à la sanction d’une épreuve à savoir la rencontre avec la réceptivité par la société civile des solutions qu’elle préconise. En matière économique et commerciale, le seul lieu de confrontation dont l’efficacité ait été démontrée est le marché.
Le malheur veut que, particulièrement aujourd’hui, une partie des personnes qui devraient constituer cette élite a oublié la troisième condition nécessaire à sa légitimité à savoir ses devoirs primordiaux à l’égard de son environnement humain et écologique. Le Développement Durable sera défaillant s’il ne se corrige pas de ce défaut. En l’absence de réaction morale, il faudrait prendre des mesures de contrainte vraisemblablement inefficaces.
C’est pourquoi, rien ne sera obtenu de solide sans obtenir l’adhésion de la majorité de l’opinion publique et sans associer fondamentalement la Société Civile à l’introduction et au soutien des nouvelles solutions. La puissance publique - à l’exception des contraintes de redressement des pratiques clairement vicieuses – ne doit pas conduire elle-même le mouvement. Elle doit créer les conditions du terrain qui susciteront les initiatives privées en faveur du Développement Durable. Ainsi sera transférée aux multiples micro-agents de l’évolution, la charge de l’élaboration et de la mise en place des solutions dans le cadre d’un exercice d’application du principe de subsidiarité.


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