Comprendre la place de la France dans l’Europe et de l’Europe dans le monde exige de prendre en compte la conjonction de trois faits majeurs : le choc des activités humaines sur les équilibres de la nature, la mutation des données qui fondent la civilisation et la déstructuration des forces qui présidaient à l’organisation politique mondiale.
Le choc écologique
La croissance du nombre des humains associée à celle des consommations individuelles nous approche de la raréfaction des ressources non renouvelables. Nos productions de déchets vont vers l’irréparable dans la pollution de la terre, de l’air et des eaux. Un calcul approximatif du potentiel de nuisance des activités humaines sur l’écosystème est instructif : du niveau 1 du temps du Christ, il faut attendre l’année 1825 pour avoisiner 10. La marche s’accélère pour passer vers le niveau 400 en 2025 (prévision) et 600 vers 2050. Dès maintenant il faut prendre des mesures de conversion des consommations pour aller vers un développement durable. Au regard des habitudes ce sera là une révolution.
La métamorphose des fondamentaux civilisationnels
Hygiène et médecine ont changé de nature la fréquentation de la mort. La disparition précoce des nourrissons passe de 300 pour 1000 (vers 1750) à 4 pour 1000 en Occident. La condition féminine en est radicalement changée. L’espérance de vie à la naissance a plus que doublée et dépasse aujourd’hui les 80 ans en Europe de l’Ouest. L’équilibre des retraites est bouleversé. Les jouissances de la vie terrestre assurées pour une longue période l’emportent sur les considérations de l’au-delà . L’approche religieuse est modifiée. Une partie des valeurs morales qui construisaient la conscience civique est remise en question.
La civilisation des réseaux
Les facilités des transports et de communications ont aboli la distance et percé les frontières. Les solidarités cessent d’être restreintes à la proximité. Elles recristallisent en réseaux construits par les intérêts économiques et financiers mais aussi par les affinités culturelles et spirituelles, voire politiques (terrorisme).
Les relations humaines se globalisent et se mondialisent. La planète entière devient le volume de résonance des informations, des sons et des images, des idées et des émotions, répandus par les mass medias. Des contagions biologiques, économiques, culturelles et psychiques se développent sans que les pouvoirs politiques puissent agir. Un nouvel Homme naît ; il crée une nouvelle culture. Rien ne pourra arrêter cette évolution.
La déstructuration des forces politiques
Concomitamment intervient une déstructuration des forces politiques présentes depuis la Renaissance au bénéfice de l’Occident. Après 1945, les ambitions hégémoniques germaniques et japonaises s’éteignent. Entre 1950 et 1975, la décolonisation libère 25 % de la population mondiale que contrôlait en 1939 l’Europe occidentale sur le tiers de la planéte. 1989 voit l’implosion de l’Union soviétique ; les peuples d’Asie centrale aspirent à de nouvelles libertés ; ceux de l’Ouest regardent vers l’Europe. 2003-2007 confirment au Moyen-Orient l’impossibilité pour l’Amérique du Nord d’être le gendarme du monde. L’aube du XXIe siècle coïncide avec l’ascension économique, scientifique et technique de 3 milliards d’Asiatiques sous la conduite de l’Inde et de la Chine. Par opposition, tragique est la pauvreté de l’Afrique avec ses violences. Ainsi vient d’être radicalement changé la face du monde. Pour les Européens, le défi principal à surmonter est situé dans leurs manières de connaître, de comprendre, de croire et d’espérer car leurs pensées restent soutenues par des paradigmes dépassés.
Les rôles redistribués dans un climat de guerre économique.
Ces séismes civilisationnels et politiques redistribuent les pouvoirs. Des « diasporas spécialisées » structurées en réseau rivalisent de puissance avec les Etats. Une nouvelle division internationale du travail apparaît. Elle s’accomplit dans un climat de compétition, qu’il s’agisse d’économie de marchés ou d’économie administrées. Les armes de cette guerre économique seront, outre l’innovation, les contrôles sur l’eau, les sources des matières premières et leurs voies de circulation mais aussi l’usage de différentes formes de dumpings social, fiscal, monétaire et écologique. L’affaire pourrait tourner à l’anarchie.
Un monde multipolaire où s’affirmeront un petit nombre de pôles civilisationnels.
Un gouvernement mondial est exclu (impréparation des esprits à réduire les égoïsmes locaux ; incapacité de gouverner l’hyper-complexité socio-économique mondiale). La seule voie ouverte est celle d’un monde multipolaire où s’affirmeront un petit nombre de centres initiateurs d’une culture du développement durable proposé en conformité avec les traditions culturelles locales. Idéalement, ces pôles civilisationnels ouvriraient des dialogues respectueux des partenaires et parviendraient à s’entendre sur un ordre de route et sur des règles de comportements du commerce international. Être reconnu comme pôle civilisationnel suppose le passage d’un seuil suffisant de puissance économique et politique. Les USA, l’Inde, la Chine et le Japon s’inscrivent déjà comme candidats naturels. Le Brésil, la Russie viendront peut-être les rejoindre. Prise isolément, aucune des nations européennes ne fait le poids, fût-elle la plus puissante. L’Union européenne rassemblée, forte de son exemple de pacification interne aura une voix puissante. À cette fin et pour que son influence soit fortement acceptée, l’Union devrait s’affirmer comme l’un des pionniers de la nouvelle croissance. Ainsi serait rempli l’agenda de Lisbonne préconisée en l’an 2000.
Les fondements d’une conversion du contenu de la croissance
L’Europe serait forte dans le concert multipolaire si elle était reconnue comme le promoteur d’une conversion qualitative de la croissance qui éteindrait la peur dont l’humanité semble envahie.
Les analyses des experts sont riches de propositions : sauvetage de l’eau par la réduction en agriculture de l’emploi massif de l’irrigation, des engrais et des pesticides, la pratique du goutte-à -goutte et du recours aux OGM résistant d’eux-mêmes aux parasites et plus riches en sucres et en protéines ; alimentation humaine plus végétale qu’animale ; industrie renonçant au jetable au profit du recyclable, préférant le biodégradable aux déchets incorruptibles ; économies d’énergie dans l’habitat, les transports et certaines industries ; production d’énergies sans gaz à effet de serre (renouvelable, nucléaire « surgénérateur », piégeage du CO2 etc.) ; meilleure valorisation de la richesse des fonds marins.
Mais plus encore, politique de stimulation d’« activités immatérielles » qui répondent au propre de l’Homme (Education, Santé, Traitement de l’information et de la connaissance, Recherche scientifique, Industries culturelles, financières ; activités relationnelles, transactionnelles, ludiques et sportives, Arts et Lettres, immenses gisements d’emplois dans l’aide aux personnes, conversion en services pour l’usage commun de certains biens plutôt que leur attachement à la propriété personnelle).
À cet effet, l’Union européenne pourrait promouvoir une ambitieuse « nouvelle donne », dans l’esprit du New Deal de Franklin Roosevelt, par la recherche-développement, la démonstration de prototypes, la réalisation d’infrastructures appropriées. Les résultats de ces progrès retourneraient à la Société Civile par privatisation dès qu’apparaîtraient de sérieux espoir de rentabilité. Ainsi les Etats pourraient refinancer de nouveaux efforts.
Il ne serait en rien question d’arrêter la croissance par des politiques malthusiennes mais de la relancer par conversion des modèles de consommation. Ce serait le fruit d’une symbiose des efforts des Etats et de la Société Civile dans une optique de progrès des technologies.
L’option scientifique.
Notre temps souffre paradoxalement de la réussite des hommes : moins mortels, plus nombreux, consommateurs de biens naturels et de jouissance des relations et de l’esprit. Ne s’agit-il pas de progrès donnés par la science et ses applications ? Nous devons persévérer dans ce sens. Un refus dont les signes sont présents dans certains esprits européens déboucheraient sur le déclin et un tragique sous-développement, nos concurrents internationaux allant eux, de l’avant.
Ce message doit être approfondi, propagé et accepté. Il n’interdit pas la prudence mais il demande un accord de l’opinion publique pour engager certains risques techniques qu’il faudra corriger à l’expérience. Le pire des risques, aujourd’hui, serait de séjourner dans le refus des risques. Le principe de précaution doit être préservé de la stérilité.
La loi d’airain de l’économie d’échelle.
Démontrer la validité d’une nouvelle économie ne peut pas se faire à échelle réduite. Elle nécessite un marché et une monnaie soumis à des conditions stables et de grande amplitude. Par ailleurs, les coûts des biens et des services s’abaissent mécaniquement en fonction des masses produites. Les volumes conditionnent la compétitivité. Les concurrences de l’Inde et de la Chine ne sont que provisoirement redoutables en raison des bas salaires. L’enrichissement local corrigera assez rapidement cet avantage mais elles bénéficient d’un invariant pour le long terme, la masse de leurs consommateurs. C’est pourquoi on peut affirmer que jamais autant qu’en ce début du XXIe siècle, la nécessité d’un marché unique, organisé et défendu politiquement n’a été aussi évidente pour les peuples européens. La « nouvelle croissance » ne sera promue que par un ensemble puissant. L’industrie allemande, pour citer un exemple flagrant, a besoin d’un large espace local de réussite pour assurer ses exportations à l’échelle mondiale. C’est pourquoi, dans l’immédiat et pour l’avenir, nous devons penser l’Union comme une « communauté de destin », un moteur affectif et intellectuel d’esprit pionnier dans la « civilisation des réseaux ».
L’Europe à 27 Etats membres et davantage est nécessaire. Elle doit associer son voisinage à son enrichissement par des programmes de co-développement euro-méditerranéen et euro-africain. La démographie nous rappelle à l’ordre : de 25 % vers 1950, l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ne pèsera plus que 6,5 % de la population mondiale vers 2050 … Les européens ont besoin d’alliances.
Les bases du rebond européen
Rien ne serait acquis sans un aggiornamento des critères d’analyses socio-politiques. Les mots-clés des nouveaux paradigmes du débat politique deviennent Évolution, Complexification, Subsidiarité, Prospective, Incertitude, Réseaux, Impact culturel des sciences et des techniques, Communauté de destin, Transition, Gouvernabilité, Croissance durable. Cet aggiornamento dépasserait la désuète classification gauche droite. Les actions du pouvoir politique devront respecter la doctrine : « ne rien faire, tout faire faire, ne rien laisser faire », de manière que les appareils étatiques soient plus sveltes, actifs et non pas adipeux et bloqués par les endettements.
Il faut renoncer aux raisonnements de causalité linéaire car on ne peut plus espérer qu’une cause introduite dans le système socio-économique aura les effets attendus. Dans une civilisation dominée par les interdépendances, toute intervention provoque des réactions et contre réactions imprévisibles a priori, engendre des cercles vertueux ou vicieux aux conséquences multiples. En cela, la rationalité espérée par la philosophie des Lumières est dépassée. Le Président Bush et ses conseillers crurent qu’un succès militaire en Irak éliminant une cruelle dictature permettrait d’établir une démocratie qui ferait tache d’huile au Moyen-Orient. Ils n’ont récolté que violence et guerre civile activées par des passions religieuses.
En socio-économie et en politique, affrontant les douleurs de l’enfantement d’une nouvelle civilisation, nous sommes semblables aux médecins du temps de Claude Bernard lorsqu’il donna les principes de la » médecine expérimentale ». Nous ne pouvons procéder que par essai-expérimentations-corrections des erreurs nouvel essai. C’est pourquoi la sanction des marchés est tellement indispensable mais elle ne suffit pas. Notre génération devenue responsable de l’avenir de l’humanité doit inventer, expérimenter et mettre en Å“uvre de nouvelles formes de régulation. En la matière, presque tout reste à faire. L’Europe doit s’engager au premier rang de cette négociation.
Faire aimer l’Europe
Pour « réveiller l’Europe », les Européens doivent être portés vers l’Union par un sentiment affectif comme le recommande R. Toulemon. Ils n’y parviendront qu’en connaissant et approuvant les projets d’actions à engager en vue de la protection de leur avenir. Ils désirent une vision prospective. Le « rebond » devrait être alimenté par les synthèses d’une cellule d’analyse « Europe + 30 ans » qui, périodiquement, renseignerait les parlements nationaux et le public sur la situation de l’Union dans l’évolution prévisible du monde.
Priorité serait accordée aux nouvelles générations. La réforme de l’éducation proclamerait l’objectif d’une éradication de l’illettrisme et le renforcement de la dimension européenne dans l’enseignement de l’histoire. Des centres à vocation mondiale seraient créés pour associer à l’enseignement supérieur une « formation par la recherche ». L’instauration d’un « service civique européen » généraliserait le brassage initié par les succès du programme Érasmus. Le statut absurde de l’égalité des langues européennes serait révisé de manière à désigner un nombre restreint de langues de travail dont deux, en dehors de la langue maternelle, seraient choisies par les parents pour être enseignées précocement aux jeunes enfants. Simultanément, un effort substantiel serait accordé à la traduction assistée par ordinateur pour toutes les langues européennes.
Réformes institutionnelles ou directions par objectif ?
La Commission par la compétence de ses fonctionnaires et le recours à des experts extérieurs serait parfaitement capable d’examiner, discuter, filtrer, rejeter, compléter et mettre en Å“uvre un programme d’actions répondant aux idées exprimées ci-dessus. Lancé dans le cadre de « coopérations renforcées », cet « ordre de route » serait compatible avec les traités. Il suffirait qu’un consensus politique global approuve les projets et que les modalités d’exécution soient définies cas par cas. Cette formule répondrait aux vÅ“ux de nombreux électeurs qui ont voté une négativement au référendum de mai 2003 sans être contre l’Europe mais voulant « plus » d’Europe et « mieux » d’Europe.
Une réforme des institutions européennes qui demeure hautement nécessaire suivrait ce train de décision. Une autre formule serait d’accorder la priorité à un retour sur le projet de traité constitutionnel en proposant une version améliorée. Elle prendrait le risque de demander aux électeurs de se déjuger sans qu’il apparaisse que leur coup de semonce ait été entendu. Ce serait prendre un risque qu’il faut déconseiller.
AD


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